Rencontre avec Roxane de Sauvage


Peux-tu me présenter ta famille ?

Je m’appelle Roxane, j’ai 30 ans, je suis mariée avec Pierre et nous avons une petite fille Cassiopée qui a deux ans et demi.

Peux-tu me raconter ton parcours ?

J’ai grandi dans une famille de pilotes. Je suis la troisième génération. C’est drôle parce que petite ça ne m’intéressait pas du tout, je ne posais aucune question à ma mère. Puis à 16 ans, j’ai fait un stage de planeur et je suis devenue amoureuse du fait de voler donc j’ai décidé de devenir pilote.

Est-ce facile de trouver un travail ?

J’ai eu la chance de très vite trouver du travail parce que ma mère travaillait chez Qatar Airways. Ils donnent la priorité aux enfants de leurs pilotes pour passer les tests de sélection. J’ai été prise et j’ai déménagé à Doha à 21 ans.

Comment était ta vie à Doha ?

J’ai très vite rencontré Pierre. Il avait exactement la même position que moi chez Qatar Airways. Tout a été super vite. Au Qatar, il faut être marié pour pouvoir vivre ensemble. On était ensemble depuis 9 mois quand on s’est marié civilement. Notre vie d’expatriés était super chouette On volait, on avait nos jours off ensemble, on voyageait beaucoup et on gagnait vraiment très bien nos vies. Le Qatar ça ne fait par rêver comme pays donc ils attirent les pilotes avec un très bon salaire. C’est un peu comme Dubaï, tout est faux, ce n’est pas la vraie vie.

Avez-vous vite eu envie d’avoir des enfants ?

On s’est marié religieusement deux ans après notre mariage civil. Ensuite, on est parti en voyage de noce et en revenant on a eu envie d’avoir un enfant. J’ai toujours eu super peur d’être stérile. J’avais des amies qui prenaient du temps pour avoir un bébé. Etre pilote ce n’est pas bon pour la santé surtout pour les femmes. Ce n’est pas super les nuits blanches et l’altitude pour la fertilité. Je rêvais d’être maman et une part de moi me disait de m’y mettre tôt.

As-tu eu peur qu’être maman complique ta carrière de pilote ?

Non pas tellement. Ma mère est pilote et a eu deux enfants donc ce n’est pas quelque chose qui m’inquiétait. Je n’ai jamais été super carriériste. J’étais persuadée que j’allais être pilote jusqu’à 65 ans mais je ne pensais pas spécialement à gravir les échelons le plus vite possible.

Comment cela se passe quand une pilote est enceinte ?

Normalement quand tu es enceinte, c’est interdit de piloter. Ma mère avait continué à piloter en cachette et je me suis dit que j’allais faire comme elle. Je crois que c’était une erreur parce que j’étais épuisée. C’est un travail super fatiguant, entre les nuits blanches et les décalages horaires. C’est clairement une vie à 1000 à l’heure. J’ai fait une dépression périnatale. Je ne savais même pas que ça existait. J’étais envahie par d’énormes vagues noires. Je pleurais, j’avais envie de mourir. Pierre ne savait pas quoi faire. Je me sentais terriblement coupable, Je n’osais pas en parler parce que j’avais honte. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait, je rêvais tellement d’être enceinte. J’ai été voir une hypno thérapeute et ça m’a énormément aidée. Tout est revenu dans l’ordre à partir du quatrième mois et j’ai vraiment eu une grossesse magique. J’ai arrêté de piloter. Je travaillais dans un bureau 3 jours et je donnais cours deux jours à des jeunes pilotes.

Où avais-tu prévu d’accoucher ?

A 34 semaines, je suis revenue en Belgique pour accoucher. J’avais tout un projet de naissance qui me tenait fort à cœur. Je comptais enfanter dans une maison de naissance à Namur. Je passais tout mon temps à lire sur la physiologie de l’accouchement, l’allaitement et le maternage proximal. Je ne voulais absolument pas enfanter à l’hôpital et encore moins recevoir de péridurale. Quelques semaines avant d’accoucher, grosse désillusion, Cassiopée se présentait en siège avec son cordon ombilical autour du cou. La sage femme de la maison de naissance a voulu que je consulte une gynécologue qui ne m’a pas laissé le choix et a voulu programmer une césarienne. J’ai pleuré comme une folle. J’ai tout fait pour qu’elle se retourne (posture de yoga, acuponcture, ostéopathie) mais rien n’a fonctionné. La gynécologue voyait que j’étais désemparée mais était vraiment froide et pas du tout ouverte aux solutions que je proposais. La seule chose qu’elle a bien voulu c’est qu’on ne programme pas la césarienne. C’était très important pour moi que Cassiopée décide quand elle voulait venir et je voulais que le travail commence naturellement.

Comment s’est passée la naissance de Cassiopée ?

La naissance a clairement été un acte médical mais j’ai vraiment eu la chance de tout de suite tomber folle amoureuse de ma fille. Certaines mamans qui ont eu une césarienne prennent plusieurs heures ou jours à se lier avec leur bébé. Il n’y a pas cet effort physique, tu n’as pas le sentiment de donner naissance donc ce n’est pas toujours facile pour créer le lien. Je n’ai pas du tout eu ça heureusement. On est rentré chez nous deux jours après sa naissance, je ne voulais pas être à l’hôpital. Tout semblait aller bien… Quelques jours plus tard, j’ai ressenti une douleur super vive au niveau de ma cicatrice. J’ai soulevé ma jupe et je l’ai vu lâcher comme une couture de vêtements. Mes intestins sortaient. Je hurlais de douleur. L’ambulance est arrivée et j’ai vite reçu de la morphine. Je me suis fait opérer en urgence. J’ai vraiment été traumatisée. Mon accouchement a été l’antipode de ce que je voulais…

Comment s’est passé ton congé de maternité ?

J’ai pris 6 mois de congé de maternité. Malheureusement, au lieu de profiter d’elle et de ne rien faire, Pierre et moi postulions tous les deux pour trouver un job de pilote en Europe. On avait envie de quitter Qatar.

Etais-tu contente de recommencer à travailler ?

Je n’avais pas du tout envie de recommencer à travailler ni de laisser ma fille. Quand je l’ai laissée pour la première fois, j’ai pleuré pendant tout le trajet. Par contre, après mon premier vol, j’étais suis super excitée, je me disais que j’adorais mon travail, j’avais fait un bel atterrissage, tous mes automatismes étaient là. Je n’avais rien oublié. Mais à chaque fois que je repartais, je pleurais dans la voiture. Je me retrouvais en escale seule dans ma chambre à tirer mon lait et je me demandais ce que je faisais la. Ça n’avait plus de sens pour moi. Au même moment, Pierre a été contacté par la compagnie pour laquelle nous avions fait les tests de sélection. Il a été pris mais pas moi. On a beaucoup réfléchi… On s‘était toujours dit qu’on démissionnerait le jour où on avait tout les deux trouver un job en Europe. Ce n’était pas facile comme décision. Je gagnais super bien ma vie, on avait le même salaire, j’étais complètement indépendante et j’allais me retrouver sans salaire et dépendante financièrement de mon mari, ce que ma mère m’avait toujours dit de ne pas faire. J’étais terrifiée de quitter cette vie confortable mais on a finalement décidé d’accepter et de rentrer en Europe. Je me souviens encore comme je tremblais en rentrant dans le bureau de mon patron pour lui annoncer ma démission et comme j’étais légère en sortant.

 As-tu continué à postuler?

Quand on est revenu, je comptais postuler pour une compagnie européenne mais je me disais que j’allais trouver un job de pilote à mi-temps ou un job où je volerai moins et surtout moins loin. Puis il y a eu le covid et enfait le covid m’a autorisée à me dire que ce n’était plus de ça dont j’avais envie. Je me suis rendue compte à ce moment là que j’avais envie de passer beaucoup de temps avec Cassiopée et de me concentrer sur le projet de Doula.

Comment as-tu pensé au métier de Doula ?

Instagram a été mon meilleur ami pendant mon congé de maternité. J’étais super heureuse avec ma fille mais je me sentais très seule. C’est grâce aux réseaux sociaux que je me suis rendue compte que beaucoup de mamans se sentaient seules et que c’était tout à fait normal. J’ai entendu parler de Doula et j’ai commencé à en suivre sur Instagram. Ensuite, j’ai suivi une formation et j’ai su que je voulais devenir Doula. Je pense que ça m’a fort aidé à comprendre ce qui m’était arrivé et surtout à réaliser que ma césarienne n’était pas nécessaire.

Es-tu Doula aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je ne peux pas dire que je suis Doula. Une Doula accompagne les femmes dans un cadre médical donc soit à l’hôpital soit avec une sage femme à domicile. Je pensais que j’allais pouvoir aider les femmes à éviter les interventions non nécessaires et les accouchements traumatiques. Je croyais un peu que j’allais pouvoir les sauver et je me suis rendue compte que c’était faux. Je ne peux pas les sauver parce que je n’ai pas de poids vis a vis d’un professionnel médical. Je n’ai pas envie de me retrouver en porte à faux en accompagnant des femmes qui enfantent chez elle avec une sage femme que je ne connais pas et qui risque de faire des interventions avec lesquelles je ne serais pas d’accord. Ça n’avait pas de sens, ça ne raisonnait plus en moi. J’ai découvert une autre voie, je suis aujourd’hui une Radical Birth Keeper. Il n’y en a pas en Belgique. Je suis la seule. C’est une zone grise, pas tout à fait légale. J’accompagne l’enfantement libre et sauvage. Ce sont des femmes qui n’ont pas envie de faire tous les tests pendant la grossesse, qui n’ont pas envie de faire des échographies ni de recevoir un accompagnement médical le jour de la naissance. Je suis là pour les accompagner, pour les soutenir mais je ne vais rien leur imposer, je n’ai aucun pouvoir décisionnel. Ce sont elles qui choisissent et décident tout. J’ai aussi réalisé que je voulais faire ça quand je me suis rendue compte que je n’allais pas pouvoir être accompagnée par une sage femme le jour où j’aurais un deuxième enfant car elles refusent d’accompagner une naissance à domicile après une césarienne. C’est là que j’ai découvert tout le monde de l’enfantement libre. Je veux prendre moi-même toutes les décisions, je veux enfanter chez moi sans médecin ni sage femme.

As-tu peur d’accoucher chez toi sans aucune aide médical après un premier accouchement difficile ? N’est-ce pas dangereux ?

J’aurai peut-être peur le jour où j’accoucherai mais il faut savoir canaliser sa peur. J’ai eu une discussion très importante avec Pierre, il disait qu’il n’était pas prêt pour un enfantement libre, je lui ai dit que je comprenais mais qu’alors je ne voulais pas d’autre enfant. C’est inconcevable pour moi d’avoir un deuxième enfant à l’hôpital. Pierre est aujourd’hui beaucoup plus ouvert…

Est-ce que beaucoup de femmes en Belgique souhaitent accoucher chez elle sans assistance médicale ?

Je suis étonnée parce que j’ai beaucoup plus de demandes que je le pensais.

 Est-ce que cela te prend beaucoup de temps ?

Mes journées passent à toute vitesse parce que à coté de ça, j’organise aussi des cercles de femmes et nous avons pris la décision de faire du homeschooling avec Cassiopée.

Qu’est-ce qu’un cercle de femme ?

Un cercle de femme c’est un endroit où on se rassemble entre femmes de tout âge. L’idée est qu’on puisse venir déposer ce qu’on a sur le cœur. Il y a des temps de parole, une seule femme a la parole à la fois et on ne l’interrompt pas, on n’essaye pas de trouver une solution à son problème. C’est un moment où elle est écoutée à 100%. Il y a aussi un temps de méditation. On fait un premier rituel pour se délester de ce dont on ne veut plus, de ce qui a été difficile dans les mois écoulés. Ensuite, on fait un deuxième rituel pour visualiser ce qu’on a envie de mettre en place à l’avenir. J’aime bien aussi faire une activité créative à la fin comme faire des couronnes en fleurs séchées par exemple.

Est-ce difficile de renoncer à un très bon salaire de pilote ?

J’ai eu des moments un peu difficiles au début. Je demandais à Pierre si je pouvais acheter telle ou telle chose alors qu’il considère que l’argent qu’il gagne est notre argent et que je ne dois pas lui demander son autorisation pour acheter quelque chose. Aujourd’hui, ça se passe super bien, j’ai réalisé que plus je gagnais d’argent plus j’en dépensais. Au Qatar, on avait un train de vie complètement différent. On allait tout le temps au restaurant, j’étais accro au shopping. Le fait de revenir ici m’a donné envie d’avoir une vie plus simple, de moins consommer, de moins dépenser... Ça s’est fait très naturellement. On a tellement changé d’optique de vie qu’on n’a pas du tout l’impression qu’on doit se priver. Je vis aujourd’hui très bien le fait de ne pas avoir le même salaire qu’avant. En créant mon propre projet, j’ai toutefois envie de gagner de l’argent pas parce que j’ai l’impression qu’on en manque mais parce que ça anime aussi ce que je fais et tout travail mérite salaire.

Pourquoi avez-vous décidé de ne pas mettre Cassiopée à l’école ?

J’ai lu le livre Et je ne suis jamais allé à l’école d'André Stern et pendant toute la lecture, je me disais que cet homme était un génie. Ce qui me faisait peur dans le homeschooling c’était l’idée que c’était moi qui devais donner cours à mes enfants. J’avais peur de ne pas assurer, d’avoir des limites dans certaines matières. L’auteur raconte que ses parents ne lui ont donné cours de rien. Ils ont suivi ses passions et lui ont fait rencontrer des personnes qui étaient expertes dans chacune de ses passions. On a tous un potentiel énorme, on est tous fait pour apprendre. Mais il ne faut pas apprendre comme on le fait à l’école. L’auteur dit qu’apprendre ce n’est pas quelque chose qui se fait mais quelque chose qui nous arrive, il dit qu’on apprend le mieux quand nos centres émotionnels sont activés donc quand on est intéressé. Je trouve que c’est assez parlant par apport à l’école. 80% des choses qu’on apprend à l’école n’activent pas nos centres émotionnels donc ne nous intéresse pas vraiment. On les retient, on les régurgite à l’examen puis on les oublie pour toujours. C’est vraiment le sentiment que j’ai de l’école. J’ai adoré l’école, j’ai toujours été une bonne élève. L’école ne m’a pas du tout traumatisée ou quoi que ce soit. C’est juste qu’aujourd’hui, j’ai tellement de passions et j’aurais bien voulu me pencher sur ça plus jeune au lieu d’apprendre des matières qui ne me servent à rien et dont j’ai tout oublié. C’est vraiment ça le cheminement. Je n’aime pas non plus cette mentalité qui est encrée dans notre société : on fait un enfant puis quand il a trois mois il va à la crèche puis quand il a trois ans il va a l’école. En gros de leurs 3 ans à leurs 18 ans, ils passent plus de temps avec d’autres personnes qu’avec nous. Ça ne résonne pas du tout chez moi. J’ai envie d’être avec mes enfants, de leur partager plein de choses, de les pousser dans leurs passions et de ne surtout pas les brimer. J’ai aussi envie que mes enfants puissent côtoyer des gens de tout âge.

L’école est obligatoire en Belgique, comment comptes-tu faire ?

L’école n’est pas obligatoire en Belgique. C’est l’instruction qui est obligatoire. A 8 ans, les enfants qui ne sont pas scolarisés ont un test pour vérifier qu’ils soient à niveau. Il y a un test tous les deux ans. Si ils ratent le test deux fois, ils doivent être scolarisés.

N’as tu pas peur que Cassiopée t’en veuille de ne pas avoir de vie sociale en dehors de sa famille ?

Je ne connais pas un enfant non scolarisé qui a été triste de ne pas aller à l’école. Ils disent tous qu’ils ont eu une enfance merveilleuse. Si ma fille me demande un jour d’aller à l’école, je serai d’accord. Elle a des amis, nous voyons une fois par semaine d’autres familles qui font du homeschooling. On a vraiment beaucoup de chances d’avoir rencontré ces personnes qui sont dans la même démarche que nous. On se sent porté, il y a un aspect social très fort.

Te sens-tu en décalage par apport à notre société ?

Oui on se sent clairement en décalage mais j’ai été élevée par une mère qui disait qu’être différent des autres est une force. Je pense que beaucoup de personnes me prennent pour une folle. J’allaite ma fille de 2 ans et demi, on dort à trois dans notre lit, je suis Radical Birth Keeper et je fais du homeschooling. Au début, je me sentais jugée et ça me pesait… Maintenant de moins en moins.

As-tu des conseils à donner à des mamans qui ont envie de changer de carrière ou qui ont peur de renoncer à un salaire confortable ?

On fait des choix dans la vie selon nos convictions et si les convictions sont assez fortes, les changements suivront.

 

 


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