Rencontre avec Mélissa Pani


Mélissa, peux-tu me présenter ta famille ?

Nous sommes 4 : Juan, mon mari et nos enfants Marius (4 ans) et Jeanne (2 ans).

Peux-tu me raconter ton parcours ?

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu faire la médecine. En sortant de rhéto, je ne me suis pas posée beaucoup de questions et je me suis inscrite en médecine. En fin de 1ère année, grosse désillusion, le numerus clausus ne laissait passer en 2ème que les 96 premiers étudiants de l’auditoire et j’ai terminé 98ème. Ça a été assez difficile à encaisser mais, bien déterminée à devenir médecin, je me suis réinscrite en première année. Au terme des 7 années d’étude, j’ai choisi de me spécialiser en chirurgie urologique. C’était donc parti pour 6 années d’assistanat (2 ans de chirurgie générale et 4 ans d’urologie). Après toutes ces années me voilà enfin urologue.

Etait-ce une évidence pour toi d’être mère tout en étant médecin ?

C’était une évidence d'être mère mais la question du meilleur timing m’a longtemps tourmentée. Nous nous sommes mariés quand j’étais en deuxième année d’assistanat. Juan m’avait toujours dit qu’après le mariage, il ne voulait pas trop attendre avant d’avoir des enfants. De mon côté, tout se bousculait dans ma tête, je voulais des enfants mais, d’une part j’avais peur de ne pas être assez disponible pour mes eux vu mes horaires, et d’autre part, je voulais garder une certaine liberté pour pouvoir continuer à assumer mon travail en toute sérénité. Certaines personnes bienveillantes m’ont dit qu’à trop me poser de questions, ça ne serait jamais le bon moment et je pense qu’ils avaient raison. Je suis tombée enceinte de Marius en 3ème année d’assistanat et c’est sans aucun doute le meilleur choix que j’ai pu faire.

Connais-tu des médecins qui ont renoncé à la maternité ?

Non et je crois que c’est rare. Je pense qu’à l’heure actuelle, il y a de plus en plus de femmes qui ont une vie professionnelle prenante et que cela rend les choses plus compliquées. Je ne pense pas pour autant qu’elles soient prêtes à renoncer à la maternité mais sans doute qu’elles postposent un peu ce projet ce qui les amènent parfois à revoir leur schéma familial.

Comment a réagi ton patron quand tu as annoncé ta grossesse?

Pour Marius, j’ai annoncé ma grossesse relativement tard, à 16 semaines car j’avais très peur de la réaction de mes superviseurs. La nouvelle n’a pas fait l’unanimité parce que tout le monde se méfie toujours de la femme enceinte qui, du jour au lendemain, peut se retrouver en arrêt de travail. Pour Jeanne, je me suis posée nettement moins de questions. J’ai annoncé ma grossesse peu importe ce qu’on allait en penser.

Comment cela se passe quand on est enceinte ?

Pour moi, c’était crucial d’être considérée comme une assistante « normale ». Je ne voulais surtout pas être « l’assistante-boulet-enceinte » à qui on n’ose plus rien demander. Du coup je ne me suis pas vraiment ménagée. De manière générale, on demande à une assistante enceinte de faire des gardes de nuit jusqu’à 22 semaines et des gardes de jour jusqu’à 27 semaines. Pour mes deux grossesse, j’ai assumé mes gardes de jour et de nuit jusqu’à 27 semaines. Tant que je me sentais bien, je faisais tout comme tout le monde pour ne surtout pas mettre mes co-assistants dans la difficulté. Pour Marius, j’ai eu une grossesse assez facile, j’ai travaillé jusqu’à 38 semaines sans avoir de réel soucis. Pour Jeanne, j’ai été arrêtée à 31 semaines car elle ne prenait pas de poids et surtout j’avais beaucoup de contractions. Je me suis vraiment sentie mal de laisser tomber mes collègues du jour au lendemain. Après 4 semaines affalée dans un canapé, elle avait pris du poids et les contractions étaient moins nombreuses, j’ai donc négocié pour reprendre le boulot de la 35ème à la 38ème semaines. C’est fou mais avec le recul je me dis "comment j’ai pu penser d’avantage à mes collègues qu’à mon bébé ..."!

Comment se passe le congé de maternité ?

L’avantage quand on est assistant, c’est qu’on a un statut de salarié donc on a droit à un congé de maternité classique mais aussi à un congé d’allaitement. La seule chose, c’est que ce sont des mois de formation « perdus » et donc une partie de ce congé doit être represté ce qui prolonge la durée de l’assistanat. Pour Marius, j’ai pris 4 mois de congé et pour Jeanne j’en ai pris 5. J’ai adoré mes congés de maternité, c’était juste le pied de prendre le temps avec mon bébé, de le regarder pendant des heures et de rester collés-serrés. Quand j’étais en congé de maternité pour Jeanne, j’étais beaucoup plus disponible pour Marius, je pouvais aller le conduire et le récupérer à la crèche. Ce sont des choses que je ne faisais jamais ! A la fin du congé de maternité, j’étais contente de retourner travailler mais très honnêtement mon boulot m’a rarement manqué.

Comment s’est passé ton assistanat en étant maman ?

J’adore mon travail mais ça n’a pas toujours été facile de tout concilier. Le plus difficile c’est la lourdeur des horaires. Les journées sont longues et surtout on ne sait jamais très bien vers quelle heure elles vont se terminer. Je partais tous les jours de chez moi vers 6h30 et je revenais entre 18h30 et 19h30. Je ne pouvais jamais les conduire ni aller les rechercher à la crèche ou à l’école. Quand je rentrais, ils avaient pris leur bain et bien souvent avaient déjà mangé. Du coup, je m’occupais de les coucher et on prenait toujours le temps de se raconter notre moment préféré de la journée. L’autre chose à gérer ce sont les gardes. En moyenne, j’étais de garde 1 nuit par semaine et un week-end sur 3 ou sur 4 (du vendredi soir au lundi matin). L’avantage dans ma spécialité c’est que ce sont des gardes appelables donc on ne doit pas rester à l’hôpital. C’est clairement moins contraignant que les gardes sur place mais cela ne permet quand même pas de faire ce que l’on veut : on peut partir en balade mais pas trop loin car si on nous appelle il faut pouvoir aller rapidement à l’hôpital, on peut aller à un dîner avec des amis mais il ne faut pas que ce soit trop loin et surtout il faut être sûr d’avoir du réseau, on peut aller au resto mais on n’est jamais sûr de pouvoir rester jusqu’au dessert… Si Juan n’était pas là il fallait toujours avoir un plan B pour les enfants au cas où je devais aller à l’hôpital…Au début ça n’a pas été facile de tout mettre en place mais après avec un peu d’organisation, on a trouvé notre rythme. C’est certain que le train de vie de l’assistanat nous rend peu disponible et que j’ai entendu plus d’une fois des personnes me dire « Mais quelle horreur pour tes enfants ». Honnêtement, je n'ai pas l’impression qu’ils aient souffert de ça. Ils sont finalement habitués à me voir peu la semaine. Le week-end, quand je ne travaille pas, on fait pleins d’activités ensemble.

Quels sont tes horaires maintenant que tu as fini ton assistanat ?

Maintenant, je travaille 4 jours par semaine (2 jours de consultations et 2 jours de salle d’opération). Les jours où je consulte je commence à 9h ce qui me permet de gérer mes enfants le matin et de les conduire à l’école et à la crèche. Le soir c’est rare que je finisse à temps pour pouvoir les récupérer mais ils ont un super papa et des super grands-mères qui s’en chargent. Au niveau de gardes c’est nettement moins lourd, je ne suis de garde qu’un week-end sur 6.

Comment t’organises-tu avec tes enfants ?

J’ai de la chance d’avoir un mari disponible et qui prend son rôle de papa à cœur. Il ne m’a jamais reproché le fait d’être peu présente. Il m’a plutôt encouragé dans mes choix et soutenue quand j’avais des doutes. Il a longtemps géré les enfants matin et soir, du coup il retravaillait souvent une fois qu’ils étaient couchés. Maintenant les tâches sont mieux reparties. On a aussi la chance d’avoir des mamans assez disponibles toujours partantes pour nous donner un petit coup de main.

Culpabilises-tu de beaucoup travailler ?

Cela m’arrive. Je culpabilise surtout quand les enfants sont malades et que je ne peux pas rester avec eux alors qu’ils ont besoin de moi. Durant l’assistanat, j’ai beaucoup culpabilisé du fait de ne jamais les conduire ni les récupérer à l’école et à la crèche. Les rares fois où j’y suis allée on m’a presque demandé ma carte d’identité pour que je puisse récupérer mon enfant car personne ne me connaissait. Heureusement, ils n’ont pas du tout l’air de souffrir d’avoir une maman pas toujours très présente. Il savent que quand je ne suis pas à la maison c’est que je suis à l’hôpital. Je leur explique mon travail, Marius commence à comprendre et il trouve ça cool que je soigne des gens. Quand je suis de garde et que je dois partir il me demande si c’est pour opérer ou juste pour dire « bonjour » car il sait qu'opérer ça prend plus de temps. Le fait de bien leur expliqué permet de les impliquer...

As-tu pensé arrêter la médecine pour être plus avec tes enfants ?

Non franchement jamais. J’aime mes enfants plus que tout mais, pour mon équilibre, j’ai vraiment besoin de travailler. J’adore toute la réflexion clinique mais aussi les challenges que m’offrent mon métier. En plus je trouve ça épuisant de m’occuper non-stop d’eux.

As-tu des regrets ?

Non, des regrets, j’en ai aucun. J’ai des enfants bien dans leur tête et en bonne santé, un mari aimant et un boulot que j’adore. Parfois j’aimerais juste que le temps s’arrête car les enfants grandissent trop vite.

Est-ce que tes enfants sont plus papa du coup ?

Non, il y a des périodes où ils sont très papa et des périodes où ils sont plus maman. Mais ils ne sont pas plus papa du fait qu’ils passent plus de temps avec lui. Heureusement d’ailleurs, je crois que cela m’aurait vexé.

As-tu trouvé le bon équilibre entre ta vie professionnelle et ta vie de maman ?

J’aime vraiment mon équilibre depuis que j’ai changé de statut et que je ne suis plus assistante. Ca me soulage super fort d’avoir mon mercredi avec mes enfants. Quand je suis au boulot, je ne culpabilise plus même si je rentre tard parce que je sais que je vois plus mes enfants qu’avant.

As-tu un conseil à donner à des jeunes médecins ?

Je leurs dirais que le boulot c’est super mais que la famille c’est encore mieux. Je leurs dirais aussi de ne pas trop se poser de questions quant à la maternité. On a l’impression que ce n’est jamais le bon moment mais en réalité, si c’est ce que vous voulez, alors c’est toujours le bon moment. En plus, avoir des enfants aide tellement à relativiser tout ce qui se passe à l’hôpital, ça permet aussi de rentrer chez soi et de ne plus penser au boulot. Devenir maman pendant mon assistanat est la meilleure décision que j'ai prise.

Merci Mélissa de m'avoir inspirée.


Laissez un commentaire