Rencontre avec Lara de Liedekerke


Bonjour à tous,

Je suis très heureuse de vous présenter Lara, athlète de haut niveau et maman.

Lara est une cavalière de concours complet, un sport équestre qui regroupe trois épreuves bien distinctes : le dressage, l’obstacle et le cross.

Lara va chaque année aux championnats d’Europe depuis ses 15 ans, elle a fait plusieurs fois les championnats du monde, les jeux équestres mondiaux et participe chaque année aux plus prestigieux concours internationaux dont Badminton. Lara a été de nombreuses fois championne de Belgique.

Je vous souhaite une bonne lecture,

Yseult

Lara, peux-tu me présenter ta famille ?

Je me suis mariée avec Kai en 2014. Nous avons une fille Chiara qui a 5 ans aujourd’hui et un petit Arthur qui va bientôt avoir 3 ans.

Tu es une sportive de haut niveau, peux-tu me raconter ton parcours ?

D’aussi loin que je me souvienne, il y a toujours eu des chevaux autour de moi. J’ai eu mon premier poney à 8 ans. J’ai commencé à faire du concours complet à 12 ans. Ça n’a pas été un parcours très facile dès le départ. Je me faisais souvent éliminer…On me disait que je manquais de fighting spirit pour arriver au top niveau. Il y a eu pas mal d’embuches mais je pense que ça a forgé mon caractère. J’allais à l’école au Verseau. Grâce à cette école qui est très ouverte et que j’ai adorée, j’ai pu combiner ma passion et ma scolarité. Je me rappelle que je ratais la gym parce que j’avais un statut d’élite sportive donc je pouvais monter à cheval à la place. J’ai toujours poussé très fort les chevaux. J’ai fait mes premiers championnats d’Europe à 15 ans en 2003, j’ai terminé sixième en individuelle et avec une médaille de bronze en équipe. C’était inattendu. C’était la découverte. Je suis retournée en 2004, j’ai de nouveau terminé 6ème en individuelle et là je me suis rendue compte que j’aimais vraiment ça. J’ai terminé les poneys à 16 ans et j’ai commencé à 17 ans avec les chevaux dans la catégorie Junior. Je faisais des chouettes concours, des chouettes résultats. J’étais à chaque fois sélectionnée aux championnats d’Europe de ma catégorie d’âge.

Quand t’es-tu dit que tu voulais faire de l’équitation ta vie ?

J’ai respiré chevaux toute ma vie, j’adorais la compétition. Mon école a organisé des journées carrières, je me demandais ce que j’allais faire. J’ai été voir une logopède, je m’en fichais. J’ai été voir un vétérinaire, je me suis dit que j’allais faire ça. Les vétérinaires m’ont dit que quand tu soignes des animaux toute la journée, le soir tu n’as plus envie d’en voir. Je me suis dit que je ne voulais plus du tout faire ça tout compte fait. Je me suis rendue compte pendant ces journées qu’il n’y avait rien d’autre qui m’intéressait. La numéro 1 des belges est tombée aux Jeux Olympiques de Sydney et elle m’avait dit qu’elle aurait pu être paralysée. Là je me suis dit que si un jour j’avais un accident, il me faudrait un bagage pour pouvoir faire autre chose de ma vie. J’avais aussi un deal avec mes parents, ils continuaient à financer ma carrière équestre si je faisais des études. J’ai commencé gestion d’entreprise à l’Ichec. J’arrivais à combiner mes chevaux et l’Ichec. J’ai réussi à avoir un étalement de crédit grâce à mon statut d’athlète et donc j’ai fait mes études un peu plus lentement que les autres. Quand j’ai terminé, j’étais contente que ce soit derrière moi. Je crois que j’ai été chercher mon diplôme à cheval.

Tu as rencontré ton mari dans le milieu des chevaux, penses-tu que ça aurait été possible d’épouser une personne qui ne partage pas ta passion ?

C’est possible mais je pense que ma vie aujourd’hui est plus facile du fait qu’il sache le stress qu’on vit, les enjeux et l’importance qu’un évènement a sur un autre. Quand on est à moitié malade avant un cross ou quand on ne veut plus manger, une personne extérieure à ce milieu me dirait de bien me nourrir et ne comprendrait pas que je n’ai pas envie de manger parce que je suis stressée. Kai cerne tout à fait les enjeux et la pression. Si je m’étais mariée avec quelqu’un qui ne comprenait pas ma vie, je ne suis pas sure que ça irait.

Etait-ce une évidence pour toi de devenir maman tout en étant une sportive professionnelle ?

Je suis tombée enceinte deux mois avant mon mariage. C’était une surprise. Je me suis posée pas mal de questions en me demandant si j’étais prête ou pas, si j’avais envie d’être mère ou pas. Je me dis toujours que tout arrive pour une raison. Il s’est avéré que j’ai perdu le bébé à 13 semaines. Cette épreuve a été très difficile tant pour moi que pour Kai que pour notre couple. On devait faire face à la perte de notre bébé alors qu’on s’était rendu compte qu’on le voulait vraiment. La vie nous disait que ce n’était pas le bon moment, c’est quelque chose que je n’ai pas pu contrôler et qui m’a probablement fait évoluer en tant que femme. On a pris un coup de maturité à 200 à l’heure sans même s’en rendre compte. Après on s’est marié et là je me suis dit que j’étais prête, que j’avais envie d’être maman. En tant qu’athlète, on ne sait jamais quand est le bon moment, on ne peut pas savoir si nos chevaux iront toujours bien après la naissance de notre enfant, si on aura le temps de bien s’occuper de notre bébé, si on arrivera à tout gérer. J’ai toujours été un peu naïve dans mon approche, je trouvais que c’était la suite logique d’avoir un bébé après notre mariage et je me suis dit qu’on verrait bien et que ça irait. Je m’adapte assez bien à tout. Je vis ma vie sans complexe. J’ai eu Chiara, elle est venue avec nous au concours, elle s’est adaptée à notre vie de gipsy. Une fois qu’elle a commencé à bouger, c’est devenu plus difficile, elle s’est retrouvée plus d’une fois sous les jambes d’un cheval. Je me suis rendue compte à ce moment-là qu’il n’y a pas beaucoup de femmes qui vont travailler avec leur enfant et que je devais un peu plus me structurer. J’ai vite eu envie d’un deuxième enfant, je me suis toujours dit que je n’en voulais pas qu’un et donc pourquoi pas attaquer directement comme ça après je rangeais la table à langer, les pampers et je pouvais vraiment me concentrer sur ma carrière et ma vie sportive.

Connais-tu des athlètes de haut niveau qui ont renoncé à la maternité ?

Oui la cavalière numéro 1 des belges n’a pas d’enfant. Quand j’ai eu ma fausse couche en 2014, j’allais aux championnats du monde deux semaines après, je prenais des médicaments, elle est venue me voir et m’a dit que c’était son plus grand malheur. En tennis, une carrière se termine à 30 ans, elles peuvent encore avoir des enfants après. Pour nous, c’est tout à fait différent, ta carrière peut durer jusqu’à 55 ans. Si tu veux un enfant, tu mets ta carrière en pause pendant plus ou moins 12 mois. Si tu ne le fais pas, ça veut dire que le désir de fonder une famille est moins important que l’ambition sportive. Ce n’était pas le cas pour moi. J’avais besoin de consolider notre amour avec Kai. Je trouvais que c’était la suite logique, on se marie, on fait des enfants. C’est l’accomplissement d’une vie.

Jusqu’à combien de mois de grossesse as-tu monté à cheval ?

Pour ma première grossesse, j’ai arrêté à 3 mois. Ma gynécologue trouvait que c’était dangereux, on ne savait pas comment mon corps allait gérer cette grossesse surtout après une fausse couche. Je suis tombée enceinte en pleine saison et je me suis dit j’ai un bébé en moi qui ne me demande pas de prendre des risques ni de faire une chute. Quand je pars sur un cross, je mets ma vie en danger et je suis d’accord de prendre ce risque. Enceinte, je trouvais que c’était égoïste.

Pour Arthur, c’était tout a fait différent, ma gynécologue trouvait que j’avais eu une très belle première grossesse, elle m’a dit que il n’y avait pas de problèmes et que je devais écouter mon corps. J’ai arrêté à 6 mois et demi de monter parce que je me suis rendue compte que je contractais.

As-tu eu peur de ne pas retrouver ton niveau d’avant ?

Oui mais on me disait beaucoup qu’on partait pour mieux revenir. Je n’avais pas conscientisé tout ce qu’un enfant prenait comme temps, comme énergie et parfois comme sacrifice mais je n’avais pas non plus réalisé tout ce qu’un enfant procurait comme bonheur et comme il nous faisait relativiser les épreuves de la vie. Avant, quand un cheval était blessé, je pleurais toutes les larmes de mon corps, c’était la fin du monde. Aujourd’hui, j’arrive à beaucoup plus relativiser et à me concentrer sur ce qui est plus important aussi. Après mon premier accouchement, j’ai attendu trois mois avant de remonter à cheval. Quand je m’y suis remise, je ne me retrouvais pas, ce n’était pas comme je voulais. Je n’avais plus le même corps. Je sautais et je ne voyais plus vraiment mes distances de la même manière. J’ai aussi dit deux trois fois à Kai qu’il fallait qu’il monte le cheval parce que j’avais peur et là il ma dit « si tu ne sais plus monter à cheval, tu retournes à la maison, tu vas faire à manger et ça suffit. » (Rire) Ça a été l’élément déclencheur. Quand j’ai fait mon premier concours après mon accouchement, j’ai fait une grosse chute. Ça a été vraiment difficile pour moi psychologiquement et physiquement. J’ai du beaucoup travailler pour retrouver ma forme physique et ma concentration. Je suis devenue une autre femme à la suite de ma première grossesse. Par contre pour Arthur, je savais à quoi m’attendre, je savais que mon corps allait être moins solide, que psychologiquement et mentalement entre faire les nuits et monter a cheval, j’allais être moins disponible, que mon corps faisait plusieurs choses à la fois et donc que je devais être moins intransigeante avec moi même.

N’as-tu jamais pensé à lever le pied pour te consacrer plus à tes enfants ?

Je me suis posée la question après avoir eu Chiara. Je suis quelqu’un qui adore tout contrôler. Une première grossesse, c’est l’inconnu. On a aussi des hormones qui nous joue parfois des tours. On se trouve dans des situations totalement imprévisibles. On ne peut pas anticiper comment notre corps va réagir. J’étais un peu devenue une bobone, je grossissais, je profitais de ma grossesse, je n’ai presque plus monté pendant un an. J’aimais bien ma maternité, j’aimais bien faire les nuits, allaiter, faire des areuh areuh mais je n’étais pas vraiment épanouie. Je vis une vie à 4000 à l’heure et là j’étais un peu lente, un peu nunuche, un peu nian nian. Ça a été compliqué de me remettre à cheval après Chiara parce que je m’étais laissée vivre. Ça faisait très longtemps que je ne m’étais pas laissée vivre. Avant, tout était contrôlé, organisé, anticipé. Même mon mariage était entre tel et tel concours. Mais je me suis vite dit que ma vie c’était les chevaux. J’adore mes enfants mais j’adore aussi mes chevaux. Par contre je ne me suis posée aucune question avec Arthur, j’ai accouché, je faisais les nuits, j’allaitais mais après une semaine j’étais à cheval et après trois semaines je faisais mon premier concours international. J’avais les championnats du monde trois mois et demi après et je voulais y aller. J’avais des objectifs, j’étais au taquet.

Est-ce que le rythme est le même toute l’année ?

Non, la saison commence mi mars et se termine fin octobre. En dehors de la saison, j’ai des journées normales, je monte 8 ou 9 chevaux par jour puis je donne cours jusqu’à 18h en général. Pendant la saison, je pars presque toutes les semaines du mercredi au dimanche. J’ai fait le choix cette année d’avoir beaucoup de chevaux, j’en ai 15 au travail et donc j’ai beaucoup de concours pour l’instant. Il y a certains concours où j’ai beaucoup de chevaux donc c’est impossible de prendre les enfants et il y a des concours où j’en ai moins, où il y a aussi moins d’enjeux et de concentration et là les enfants viennent avec moi. J’essaye de repartir le calendrier le mieux possible pour les enfants, pour les chevaux et pour moi. Evidement, choisir c’est renoncer.

As-tu l’impression de devoir faire des sacrifices en tant que mère pour pouvoir continuer ta carrière sportive?

Oui je dois faire beaucoup de sacrifices. J’ai du mettre un certain système en place pour me sentir sereine d’aller aux concours, de pouvoir faire mon travail correctement tout en sachant que mes enfants sont entre de bonnes mains. J’explique tout à Chiara et Arthur, je passe beaucoup de temps à les briefer. Ils savent où est ce que je vais, avec quels chevaux, pour combien de temps,... Ce n’est pas toujours simple de faire la part des choses ni facile de me dire qu’ils grandissent avec moi qui suis loin. Je dois apprendre à lâcher prise.

Es-tu tiraillée entre être avec tes enfants et aller en concours ?

Pendant l’hors saison, le week-end, je ne monte pas à cheval, je suis avec eux. Ça me permet de moins culpabiliser pour quand je suis aux concours. Je me dis que je leur ai consacré du temps alors que la plupart des cavalières montent le week-end aussi. Les chevaux sont travaillés 6 ou 7 jours sur 7, on ne décide pas comme ça de ne pas monter le week-end. Si je n’avais pas d’enfants, je montrais le week-end. Je fais la part des choses, je monte bien mes chevaux la semaine et le week-end je me concentre sur mes enfants. Du coup quand je pars aux concours, je ne me dis pas qu’ils devraient être avec moi. Je ne me pose pas trop la question non plus, ma vie est comme ça. Je sais qu’ils sont heureux, tout est bien organisé avec ma mère, sans elle rien ne serait possible. Ils vont à la mer, ils font des chouettes activités. Je pense que je suis moins présente qu’un autre mère mais je ne leur manque pas fondamentalement parce qu’ils sont au courant de tout ce qu’il se passe.

Comment ça se passe dans le camion, y a-t’il un rythme comme à la maison ?

Pour les enfants, c’est l’excitation absolue dans le camion. On saute, on fait du bruit, on dessine, on crie, on chante, on court partout, on joue au lego. Kai et moi avons notre lit au dessus de la partie où il y a le volant, eux dorment à deux dans un lit double au dessus de la partie où il y a la douche. Le rythme n’est pas le même qu’à la maison parce qu’on vit tous en cohabitation, il y a aussi les filles qui s’occupent des chevaux. On voyage comme des gipsys nomades. Les enfants dorment beaucoup plus tard qu’à la maison et se lèvent beaucoup plutôt mais ils récupèrent quand on rentre. J’adore cette vie de nomade, c’est vraiment l’aventure. C’est une école de vie de vivre au rythme de la nature et du soleil. A la maison, on fait toujours la même routine, ici c’est très différent, je pense qu’ils aiment ça.

Arrives-tu à être aussi concentrée quand tes enfants sont avec toi ?

Non. Il y a deux ans, je me suis fait un cadeau de noël a moi même, j’ai trouvé une interne. Il n’y a rien à faire quand je rentre dans la piste et que j’entends ma fille me dire « bonne chance maman », j’ai envie de lui répondre, je me déconcentre puis je ne sais pas où est l’obstacle 1. On se distrait. Heureusement, sur le cross, je pense à rien d’autre qu’a ce que je dois faire mais en jumping la concentration est plus courte donc ca m’arrive souvent de me concentrer plus tard. Au lieu de me concentrer au temps 0, je me concentre au temps + 10, donc je peux faire des erreurs. Je me suis vraiment rendue compte que si je veux continuer à exceller dans le sport de haut niveau, je ne peux pas avoir mes enfants juste à coté de moi à ce moment là. Aucune femme sur terre ne prend ses enfants au boulot.

Ton sport est dangereux, as-tu peur maintenant que tu es maman?

Je sais qu’il y a un risque qu’il m’arrive quelque chose sur le cross mais il y a aussi un risque que je fasse un accident de voiture. Je ne vais pas arrêter de vivre parce que je suis devenue mère. Maintenant ce qui a changé c’est que je n’essaye plus de monter des chevaux difficiles que personne ne sait monter. Il y a beaucoup de chevaux sur terre, je veux y arriver avec des chevaux qui sont safe. Le risque est moins important d’avoir un accident grave avec un cheval facile mais on n’élimine quand même pas le risque à 100%. Je choisis beaucoup plus mes montures aujourd’hui parce que je suis une maman et que j’espère qu’il ne va rien m’arriver. Il y a des pensées négatives, toxiques que le stress fait venir en nous et qu’on doit pouvoir canaliser. Je pense avoir fait des choix suffisamment judicieux pour que je sois épanouie mais aussi pour que mes enfants aient toujours une maman demain.

Aimerais-tu que tes enfants aient la même passion que toi ?

Chiara aime les chevaux mais je pense qu’elle les aime pour être avec nous. C’est très important pour elle d’être le plus possible avec nous, de maximiser le temps et la qualité du temps avec nous. Elle adore s’occuper de son poney et dit beaucoup qu’elle voudrait monter comme nous plus tard, on verra... On a eu une approche toute à fait différente avec Arthur, il a du aller dix fois sur un cheval, ça ne l’intéresse pas du tout, il aime tout ce qui est moteur et engin. Il aime bien venir avec moi donner à manger aux chevaux le soir mais je pense de nouveau que c’est parce qu’il aime passer du temps avec moi.

Ce n’est pas du tout une obligation pour moi qu’ils fassent ce sport là. Si c’est de la danse ou de la gymnastique ca m’irait très bien aussi. Ça me ferait juste plaisir qu’ils aient quelque chose qui les motive tous les matins. Je trouve que la génération actuelle est une génération qui n’a pas de passion, qui vit un peu en attendant que la vie passe. Maintenant chacun vit à sa manière, le plus important pour moi c’est qu’ils soient heureux.


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